TEXTES & CRITIQUES

biographie

Josiane Bettini

"Diptyques"
teinture sur toile montée sur chassis 100 x 50cm x 2

Regarder du vert

Je crois effectivement que c’est dans ce plaisir ancré dans la matière (je ne parle pas des « effets » de matière, si scolaire et si palliatifs) mais ce plaisir de la faire venir, de la faire remonter, apparaître, être « là », maintenant, c’est là que cette expo ne ressemble pas à celle d’un autre. J. Bettini est arrivée à matérialiser sa couleur verte de prédilection dans quelque chose qui n’est que pictural, même s’il y a les toiles, les trames, les coutures, les tissages et leurs imprégnations.
On peut à mon avis alors parler de « l’échelle » des choses, incertaine, on est un peu obligé d’être dans quelque chose à voir, et pas se tenir à distance, devant. L’œil semblait à chaque fois devenir une main, tant ces deux choses me paraissaient liées chez elle. Alors, contemporain, là dedans ? Difficile d’y répondre en fait, c’est la question que je me pose tous les jours, sachant qu’on peut je pense être contemporain dans un autre rapport au temps ? (Morandi, c’est bien parce que justement ça dure 40 ans, c’est arrêté et ça continue pourtant…) Il y a bien sûr une lecture nostalgique de la peinture, surtout justement lorsqu’on convoque l’histoire de celle qui est abstraite. Mais peut être est-ce tout simplement cette résistance à ce monde d’images, à ce monde très court où l’on ne parle que de compression et de miniaturisation, d’instantanéité, que l’insupportable temps qu’il faut pour peindre me paraît jouable. Quelque chose de temporellement incorrect, la notion de présence, le rôle de la main pour connaître, trop souvent gommé de notre rapport aux œuvres d’art dans notre vie de tous les jours. Une forme de résistance ? Dans notre monde devenu celui du spectacle, il y a peut être, non pas à résister comme si l’on rêvait encore que les prophéties n’arrivent pas, mais à accepter que c’est fait, et c’est ce qui n’est pas spectacle qu’il faut décoder. Arrêter le temps, afin de poser un regard. Et voir « autrement », comme je réponds toujours à ceux qui me posent la question sur mon propre travail. Si je regarde des objets, je crois qu’on peut continuer à regarder du « vert » ?

David Bioules
Déc 07

 

 

 

"Les états que la terre affectionne."

Il semble que chacun d’entre nous soit lié de manière privilégiée à un élément. Lorsqu’on regarde la peinture de Josiane Bettini, on sait immédiatement qu’ici la terre domine, qu’à partir de cette connaissance sensible le monde va s’ouvrir. La terre y est à l’œuvre, imposant sa densité, sa profondeur, sa patience silencieuse, son obstination, sa gravité.
La densité n’y est ni dure, ni rigide, les couleurs sourdes accueillent la souplesse de la lumière. La profondeur n’est pas affectée, le silence est vibrant, l’obstination n’a rien de volontaire et la gravité n’est pas tragique. Il semble que Josiane Bettini laisse agir ces qualités archaïques dans la peinture. Elle laisse peindre la terre.
Pas de lyrisme, ni dans les formes, ni dans le geste, ni dans les couleurs, une peinture puissante où la présence des forces s’exprime sobrement. Rien d’obsessionnel, une exigence sans certitude. Pas de démonstration de force et pourtant chaque peinture semble l’aboutissement d’une concentration où beaucoup d’énergie a été mise en œuvre. Chaque peinture semble victorieuse.
Rouges sombres, bruns, verts. Dans la peinture de Josiane Bettini, la couleur imprègne la matière comme la terre absorbe la nuit. Il serait plus juste de parler de teinte, parce que c’est une technique qu’elle utilise mais aussi pour dire la subtilité, pour dire cette étrange fusion de la matière et de la couleur.
Peu de signes, des tas, des masses, des montagnes. Les états que la terre affectionne, les formations, entre la forme et l’informe, les secrets de la terre où résonnent des pulsations profondes Un seul signe domine la peinture de Josiane Bettini. Pour nous qui sommes des êtres divisés, l’horizon est le grand signe. Il se situe à la limite de la terre et de notre perception. Mais, pour certains, l’horizon n’est pas cette ligne qui sépare, c’est un évènement troublant. Il y a des regards qui en portent la marque, qui se situent dans le lieu des échanges, qui agissent dans l’intervalle, qui ont, un jour, brisé l’illusion de la division.

Emmanuel Fillot