| (... ) Garouste travaille, dans un atelier blanc où planches et établis prennent des sobriétés d'épure. Là, une table de bois où attendent des gouaches. Ici, une précieuse enluminure qui jette sa flamme bleue au défi de la grande verrière.(...)
Il faut revenir au détail et redéfinir un sujet pour la peinture
Vous avez travaillé trois ans sur le livre de Cervantès. Vous multipliez, dans votre oeuvre, les références à la Bible, au Talmud, à Dante ou à Rabelais. Quelle est dans votre création la place du Livre ?
Gérard Garouste. Le travail sur Don Quichotte a été très exigeant. Plusieurs années m'ont été nécessaires pour réaliser les quelque cent cinquante planches préalables. Et puis il m'a fallu quitter ces peintures pour entrer dans un nouveau projet, le travail entrepris avec le rabbin Ouaknin avec qui je revisite la Bible et la Torah pour préparer la sortie d'un livre commun, une " Haggada ", récit de la fuite en Égypte que l'on lit le soir de la Pâque juive. Je réalise en même temps le plafond du théâtre de Namur. Tout cela est très complémentaire. Avec les lettrines hébraïques, je suis dans une démarche d'enluminure. On ne peut pas faire n'importe quoi. On agit avec une certaine liberté et ses limites, comme tout simplement la lisibilité. J'aime passer de cette minutie à l'échelle gigantesque du travail avec les masses de couleur sur vingt mètres de long et six mètres de haut du plafond du théâtre, entrepris dans l'atelier en vertical. Ce n'est pas de l'éclectisme. Mes recherches littéraires sont en effet au coeur de mes préoccupations depuis toujours. Mais, il y a quinze ans, je recherchais la peinture à travers la lecture. Aujourd'hui, je ne lis plus pour trouver à la peinture un sujet. Je fonde sur des textes ma volonté de figuration.
Dans l'art contemporain, il me semble que trop d'artistes veulent échapper au sujet. Ils préfèrent développer de grandes thématiques globales, comme par exemple " la lumière ". Cela permet d'éviter le quotidien, qui est constitué de détails accumulés. C'est ce qui m'intéresse : le sujet ramené au détail. Don Quichotte est un livre de philosophie. Pourtant, c'est une accumulation de petits détails qui permettent de se laisser pénétrer par une philosophie générale. Le sujet n'en est pas " la Connaissance ". On y accède néanmoins. Voilà le lien avec le Livre, ou les livres, dans ma problématique actuelle. Je crois qu'il faut revenir au détail et redéfinir un sujet pour la peinture.
L'intemporalité de la peinture fait sa force
Vous avez incarné le retour de la figuration dans les années quatre-vingt qui l'accueillaient mal. Vous avez ensuite frôlé l'abstraction avant de renouer avec le " beau métier " à la manière du Titien à une époque où le conceptuel tente de maintenir sa domination. Seriez-vous un éternel décalé ?
Gérard Garouste. La peinture elle-même est en décalage avec le cinéma ou les nouveaux médias. On retrouve Don Quichotte et son " décalage " avec la chevalerie... On peut réaliser des oeuvres avec un ordinateur à condition de ne pas se préoccuper de ce que l'ordinateur comme support est amené à devenir. On retrouve l'interrogation d'Ingres au moment des progrès irréversibles de la photographie : quelle place pour la peinture ? À mon sens, son intemporalité fait sa force, et celle de toute forme d'art.
Je me situe dans le passage
Cette conviction vous permet de changer sans cesse de support ?
Gérard Garouste. Tous les supports que j'emploie sont très liés à la mémoire. Gravure, huile, bronze, terre cuite font référence au passé. Je ne m'y délecte pas. Je me nourris de mes sources pour mieux me projeter. Je pense qu'il ne faut jamais tomber d'un côté du temps. Ne considérer que le présent suppose une amnésie du passé. Prétendre au futur signifie s'engager dans un système de modes qui ne tient pas. La sagesse est de tendre vers l'intemporel, se souvenir de la tradition et ne pas s'y ancrer, passer d'un rêve à l'autre. Tout ce qui se fige est du côté de la mort, du dogme qui peut aller jusqu'à l'Inquisition. Je me situe dans le passage. C'est le thème de la " Haggada ", la sortie d'Égypte. D'où mon intérêt pour la Bible sans pour autant m'inscrire dans ses aspects religieux. L'étude, c'est chercher sans savoir ce que l'on va trouver, ce n'est pas chercher une confirmation.
le disciple doit trouver seul le chemin de la connaissance
Le Rectangle, à Lyon, reprend votre exposition des oeuvres du " Quixote apocrifo " qu'avait déjà présentée à Paris la galerie Durand-Dessert. Que vous inspire ce regard rétrospectif ?
Gérard Garouste. Je suis très content de pouvoir donner une vue d'ensemble de mes travaux pour Don Quichotte, notamment une centaine de gouaches. La commande pour le livre m'était parvenue avec ses contraintes, une planche par chapitre. Cette rigueur m'a permis d'aller au bout de l'aventure. Mais, en même temps, j'ai réalisé des gouaches en fonction d'événements qui pour moi surgissaient. Ce n'était pas forcément relié à des moments " importants " du livre. Je me suis donc amusé à saisir des détails, des citations prises " au pied de la lettre ", des thèmes bibliques, justement. Par exemple, au retour du premier voyage de Don Quichotte, sa gouvernante brûle sa bibliothèque pour le protéger des idées folles qui le hantent. C'est le thème de la transmission du savoir, qui suppose que le disciple doit trouver seul le chemin de la connaissance. Mais je pense aussi à Freud qui, évoquant les autodafés de la Nuit de cristal, disait y a avoir vu " des hommes calcinés et non des livres ". Cette " prophétie " contient des symboliques très fortes. Je suis assez convaincu que Don Quichotte/Cervantès était un juif marane. Tout le roman joue sur l'ambiguïté du caché et du dévoilé, ce que l'on trouve déjà dans la Bible, dans le Livre d'Esther. C'est ainsi que mon ami le rabbin Ouaknin m'a fait découvrir un état d'esprit qui rend le livre de Cervantès universel. Il a trait à toute la condition humaine.
La chose la plus difficile au monde c'est la simplicité.
On ne peut pas dire, pourtant, que votre peinture se limite à une illustration intellectualisée ?
Gérard Garouste. Je n'ai pas sur ma peinture le recul suffisant pour en juger. L'un des avantages de la peinture est qu'elle ne passe pas par les mots. Le peintre n'est pas là pour expliquer sa peinture. Elle lui échappe. Le plus beau compliment, c'est quand un visiteur dans l'atelier va " expliquer " mon tableau, évoquer les associations que cela suscite en lui, quand il va mettre sa propre couche de peinture. Sinon, on ne peut que se placer dans l'ordre du Bien, du Bon, de la Beauté, et c'est l'ordre fasciste. Si l'on est dans un champ inverse, celui du doute, de l'incertitude, de l'approximation : je prends...
La chose la plus difficile du monde, c'est la simplicité. C'est trouver le geste exact, comme celui de Matisse ou de Picasso. Je ne pense pas que l'art soit un festival d'idées. Il faut laisser sa place au désir.
Buren, César, Di Rosa, Boltanski, Combas ou Debré sont venus à la Source
À propos de désir, vous avez souhaité le communiquer à des enfants issus de familles en détresse en créant votre association la Source à Marcilly-sur-Eure. Un autre terrain de création ?
Gérard Garouste. Ce projet a dépassé mes espérances et, sans que je l'aie cherché, donne du sens à mon art. Petit garçon, j'étais révolté par les enfants de l'Assistance publique qui étaient mes compagnons et que l'on plaçait dans des familles de mon village de Bourgogne, parfois chez de véritables Thénardier. Je suis toujours révolté par les injustices que subissent certains enfants mais je n'ai plus huit ans et j'ai pu passer à l'acte. À la Source, fondée en 1994 avec l'éducateur Christian Gotti, nous invitons des artistes à faire rêver les enfants, à recréer chez eux du désir, de la créativité. On ne leur dit pas qu'ils vont devenir peintres. On leur dit, alors que souvent ils ne parlent pas, ne se plaignent pas, que des choses inattendues peuvent se produire. Buren, César, Di Rosa, Boltanski, Combas ou Debré sont venus. Chaque artiste a un atelier à disposition. Il choisit le nombre d'enfants avec qui il va travailler, leur âge, etc. Les enfants choisissent les disciplines qu'ils vont exercer : peinture, sculpture, danse photo, gravure. Leurs oeuvres sont exposées. Ils retrouvent, à leurs yeux et à ceux de leurs familles en difficulté, des compétences. Aujourd'hui, nous travaillons avec cent soixante-dix jeunes de six à dix-huit ans. Ils sont amenés par les services sociaux ou par leur entourage. Les écoles de la région veulent nous rejoindre pour des cours d'initiation artistique. C'est très bien parce que je ne tiens pas à fabriquer un ghetto. Il va falloir construire avec plus de rigueur encore et je ne m'en plains pas. Mais je ne dois pas oublier que je suis peintre. C'est mon métier. Il faudrait vivre quinze vies en une...
Propos recueillis par Dominique Widemann
article paru dans l'édition de l'Humanité du 29 06 1999 |