| Antoni Tàpiès parle de son rapport à la presse et à la matière même du journal, de la peinture, du rouge et du noir, de la Catalogne, et de son intervention dans "Libération".
journal du 13 décembre 2003 (extrait) |
| C'est un petit recoin dans l'atelier de Barcelone. Là, Antoni Tàpies, l'un des grands artistes de ces cinquante dernières années, a travaillé pour Libération. On l'a rencontré voici un an et la proposition a été faite : fêter ses 80 ans dans le journal de ce 13 décembre. Il s'est retrouvé abonné illico. La pile de Libé a grandi, Tàpies y jetait un coup oeil, puis est parti peindre tout l'été.
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Dans son autre maison, à 60 km, au milieu des montagnes catalanes, il a réalisé 35 tableaux de grand format, témoins de son énergie intacte. L'automne venu, Tàpies a retrouvé Barcelone, le quartier Saint-Gervais, la maison où vivent avec lui sa femme Teresa et le chat Miulas. Dans le petit recoin, le peintre a regardé ses Libé, en a posé quelques-uns sur sa table à dessin, et s'est mis au travail. Onze oeuvres et un alphabet plus tard, ce journal du 13 (et 14) décembre se trouvait paré. Cette édition n° 7025 prenait du corps, trouvait des couleurs, se voyait habitée, malmenée, sublimée. |
Antoni Tàpies adore la presse, a déjà utilisé le papier journal dans plusieurs de ses travaux, et nous a dit «s'être beaucoup amusé». On a ramené ça de Barcelone en faisant attention, puis tout étalé sur une grande table et dans les pages du journal. La «une», tel un «collage entre les couleurs de Libé et [ses] initiales» ; la der, comme «un mystère à la chaise vide» ; des mains sanglantes qui saisissent les pages 14-15 ; et des «tableaux» faits exprès pour nous. Enfin cet alphabet, de A à Z, lettrines d'un noir profond, qui éclate ou s'écaille. Comme tous les invités de Libération, Tàpies s'explique (pages 54-55) sur son rapport au journal et son intervention, qui donne à ce numéro l'allure d'une exposition. |
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| EXTRAITS des propos recueillis par Antoine de Baecque et Hervé Gauville |
| à propos du journal :
"C'est un matériau très expressif parlant en lui même. Parmi les multiples supports de peinture, il apporte une image immédiatement perceptible, il communique en soi à l'intérieur de l'œuvre. Je suis toujours frappé par la matérialité de l'écriture sur papier journal. C'est une part du monde, avec ses caractères, sa typographie, ses photographies, comme une matière parlante..."
à propos des lettres, des mots :
"Les mots reviennent, des lettres bien sûr le "A" et le "T", mais aussi "Liberté" ou "Amour". Ce sont des petits éclaircissements sur la conscience humaine, des fenêtres entre mon univers personnel et le monde tel qu'il est; il porte une énergie vitale..."
à propos du journal :
"Je le ressens comme la part tragique de l'humanité et sa matière est souvent dramatique..."
à propos de langage ?
"La seule chose à dire c'est que je reste frappé par la manière dont n'importe quel objet peut se trouver relié à une totalité universelle. Je pense que tout est relié, que tout doit être relié..."
à propos de la peinture :
"L'abstraction noue un lien de plus en plus étroit avec mon corps et les matières. Il peut en résulter un aspect plus ou moins réaliste. Viennent aussi des corps extérieurs, qui se présentent toujours sous forme de fragments. J'ai tendance à y déceler l'empreinte de la peinture chinoise ou japonaise, qui attend que le spectateur complète les figures morcelées qu'il a sous les yeux. Mon travail tend à faire voir à quel point le monde est douleur. Pour calmer un peu la douleur ou l'angoisse, je nourris l'illusion que la peinture n'est pas tout à fait inutile..."
journal Libération |
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