

Contre-culture en jachère
La 8e Biennale d'art contemporain de Lyon expose les oeuvres rebelles des années 60-70 et celles d'aujourd'hui : l'idée était belle. Faute de dimension historique, le résultat déçoit.
Sous le titre un peu passe-partout d'« Expérience de la durée », la 8e Biennale de Lyon, dirigée cette année par Nicolas Bourriaud et Jérôme Sans, les deux responsables du Palais de Tokyo à Paris, se penche sur les années 60-70. Et tente de montrer que les pratiques artistiques de l'époque irriguent toujours l'art contemporain. En cinq lieux, la Biennale mêle donc oeuvres anciennes et actuelles des pionniers (Gordon Matta-Clark, Jonas Mekas, Tom Marioni, La Monte Young) et celles des jeunes artistes conceptuels d'aujourd'hui.
Revenir sur cette période récente est a priori une excellente idée, à condition de ne pas la réduire au mouvement hippie et aux petites fleurs dans les cheveux longs, ce que fit en son temps l'inoxydable Johnny Hallyday, et ce que font aujourd'hui, à leur manière, les deux commissaires. Autrement dit : à condition de ne pas chercher à tout prix le plus petit dénominateur commun entre les deux époques, de façon à justifier certains pans de la nôtre en caricaturant le passé. Car la « contre-culture américaine » possède sa propre histoire. Elle naît avec le mouvement beatnik, au début des années 50, en pleine guerre froide, alors que sévit la croisade anticommuniste de McCarthy. Bientôt surgiront ses héros : les écrivains Allen Ginsberg (Howl, publié en 1956), William Burroughs (Le Festin nu, 1959), et surtout Jack Kerouac, dont le roman Sur la route (1957) deviendra la bible des contestataires de l'idéologie dominante (et paranoïaque) américaine.
Sur ce terreau se développera donc une contre-culture fertilisée par la guerre du Vietnam, les revendications raciales (les Black Panthers), le développement de la société de consommation, bien sûr, mais aussi de ses avatars : l'industrie culturelle (télévision, cinéma de grands studios) et la communication (pub). Le passage ne se fera pas sans mal : la plupart des beatniks, nourris musicalement de folk contestataire (Woody Guthrie) et de jazz, n'acceptent pas l'intrusion de l'électricité (le rock) dans la musique hippie. Ainsi, en 1966, lorsque Bob Dylan, nouveau chantre de la culture beat, conçoit son concert en deux parties, la première traditionnelle (guitare sèche et harmonica), la seconde accompagné par un groupe de rock, le public siffle, hurle et quitte la salle.
Malheureusement, l'histoire et la dimension sociale et politique de la contre-culture sont absentes de l'exposition, comme en est absente sa composante la plus populaire : le rock, et les grandes figures que sont Janis Joplin, Jimi Hendrix ou les Doors (rêvons d'une exposition s'ouvrant sur Woodstock et l'hymne américain génialement massacré par Hendrix). Les organisateurs, c'est leur droit, semblent vouloir n'en montrer que la partie savante, notamment en musique avec Terry Riley (musique répétitive) et La Monte Young (musique minimaliste), mais ils oublient alors le plus important d'entre tous : John Cage. Aussi finit-on par se demander si les commissaires de la Biennale, tout à leur désir de justifier leurs choix contemporains, possèdent bien leur sujet, si le paravent philosophique du Temps, en quelque sorte, ne cacherait pas une ignorance de l'histoire qu'ils veulent raconter.
Ce soupçon entraîne un espoir : que le sujet soit mieux maîtrisé dans sa version contemporaine - après tout, on ne peut pas être toujours au four et au moulin. Le monde n'allant guère mieux qu'il y a quarante ans (le chanteur ivoirien Tiken Jah Fakoly dit même qu'il va très mal), on s'attend à de l'agit-prop, à du dur, à du saignant, à de l'anti-Bush façon Michael Moore (véritable héritier de la contre-culture), à une critique de la faillite du politique, de la communication envahissante, de la fragilité de la démocratie rongée par la démagogie, que sais-je encore ?, de la paupérisation du monde occidental. Or, ce que l'on nous propose est d'entrer pieds nus dans une pièce remplie de ballons de baudruche rose pâle (l'Anglais Martin Creed) ou d'admirer - est-ce bien le mot approprié ? - la collection de boîtes La Vache qui rit du Belge Wim Delvoye.
Seul en ce domaine émerge le Français Kader Attia. Il expose une immense volière dans laquelle sont installés des mannequins d'enfants conçus en pâtée pour oiseaux, et quelques véritables pigeons dodus. Les enfants sont vêtus d'habits ordinaires, mais pour certains portent des signes distinctifs de leur origine culturelle et religieuse. Et le spectateur horrifié peut assister au dîner des colombes qui bectent leurs visages et leurs membres, y laissant des trous pareils à des blessures. Kader Attia, qui est aussi photographe, est âgé de 35 ans. Il vient de ce que tout le monde appelle maintenant le neuf-trois. On peut raisonnablement penser que la piscine à balles McDonald version adulte du sus-mentionné Martin Creed ne l'amuse pas.
Et puis il y a 7 Minutes before, de cet autre Français, Melik Ohanian, né à Lyon il y a trente-six ans. L'oeuvre n'a absolument rien à voir avec la contre-culture, passée, présente (?) et à venir (qu'on espère). Elle est simplement belle. C'est une vidéo projetée sur sept grands écrans dans une salle immense du musée. La narration y est morcelée, à la manière de ce qu'ont fait depuis vingt ans Butor ou Claude Simon en littérature, chaque morceau donnant un point de vue différent sur un accident de voiture. Contrairement à la plupart des vidéos, l'image est très soignée. La caméra subjective (elle est l'oeil du conducteur du camion dévalant une pente) cadre des paysages de montagne magnifiques, peut-être à la fois le Vercors et la nostalgie d'une Arménie rêvée, et suit le parcours sinueux de la route ou, en gros plan, les bas-côtés pierreux, jusqu'à ce que le véhicule sorte de la route.
C'est un très beau moment de cinéma - si l'on considère que le cinéma est susceptible d'évoluer un jour dans ce type de multiprojections. Le spectateur passe de l'admiration (les paysages) à la crainte (le camion zigzague dangereusement), puis à la peur (l'accident). Il relègue au rang de curiosités le célèbre film d'Andy Warhol, Sleep, montrant durant six heures le visage de John Giorno endormi - le genre d'oeuvre dont le monde de l'art parle les yeux embués d'admiration, mais que seule une infime minorité a vu en entier -, ou cet autre de Yoko Ono, Smile, tourné six ans plus tard, en 1969, montrant le visage de Lennon qui n'en finit pas de sourire - pauvre John.
Du reste des oeuvres exposées, il y a peu à dire - chacun, selon sa sensibilité, sa connaissance et la qualité du rapport qu'il entretient avec l'art, s'étonnera, s'amusera, s'énervera ou s'ennuiera. Les rares peintures présentes, y compris les tableaux bâclés de Robert Malaval, artiste français qui se suicida en 1980, sont affligeantes. The Wait, de James Turrell (une salle plongée dans le noir absolu), ne donne qu'une idée très réduite de l'immense talent de cet artiste américain - d'autant plus que son obscurité totale répond au Silence, de John Cage, et qu'il y avait là, si les oeuvres s'étaient rencontrées, l'amorce d'une histoire sur la perception.
Peu à dire, donc, sinon rappeler ce qu'écrivait la philosophe Hannah Arendt dans La Crise de la culture : « La difficulté relativement nouvelle avec la société de masse est [...] qu'elle est essentiellement une société de consommateurs, où le temps du loisir ne sert plus à se perfectionner, mais à consommer de plus en plus, à se divertir de plus en plus [...]. Le résultat est non pas, bien sûr, une culture de masse, qui, à proprement parler n'existe pas, mais un loisir de masse qui se nourrit des objets culturels du monde. Croire qu'une telle société deviendra plus "cultivée" avec le temps et le travail de l'éducation est, je crois, une erreur fatale. »
Olivier Cena
Télérama n° 2906 - 22 septembre 2005
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